J’ai eu dernièrement une conversation surprenante avec un professionnel local qui m’incite, après seize ans de publications sur la neige, à rappeler certaines bases. Nous disposons pour appréhender l’enneigement en Anniviers de deux stations automatiques à Tracuit et Orzival, et une station de mesure manuelle en station à Grimentz. Comme le rappelle MétéoSuisse, seules les mesures manuelles sont exactes. Suivez le lien pour les explications
Une station de sports d’hiver qui veut donner des informations d’enneigement précises et exactes ne peut se passer d’une zone de mesures de la neige. C’est valable pour la gestion du danger d’avalanches, un art qui comporte comme j’aime le dire 1/3 de science, 1/3 d’expérience, 1/3 de feeling et 1/3 de chance. Une mathématique très personnelle certes, le seul facteur qu’on puisse influencer par l’effort pour diminuer la part du dangereux quatrième tiers, c’est la science. En plus de donner des informations locales exactes qui permettent l’évaluation du danger et l’observation facile de l’évolution du manteau, la zone de mesures contribue à la formation des patrouilleurs en obligeant un regard quotidien sur la matière première.
Les stations automatiques ont leurs caprices; celle d’Orzival 2640m situées dans une dépression au milieu d’un plateau accumule la neige par tous les vents, les mesures sont hautes. Tracuit à une altitude similaire est mieux placée, les mesures de hauteur correspondent à celles manuelles de Sorebois, mais certains épisodes plein ouest et surtout le foehn balaient la place, faussant durablement les chiffres. Sur un algorithme qui prend deux fois Tracuit et trois fois Orzival, la somme divisée par cinq approche beaucoup de la mesure manuelle de Sorebois. Comparez ci-dessous les graphiques de Tracuit et d’Orzival pour la même période du 17 au 24 novembre 2024, Orzival est bien plus touristique il faut l’admettre. Tracuit est plus tristement réaliste. Ce week-end d’ouverture montra clairement qu’on ne skie pas sur 60cm, mais bien sur 30cm…
Reine et seule mesure manuelle officielle de la région, celle gérée par Paulon Massy à Grimentz 1500m depuis 1973, avec des données précises et anciennes, hélas en vallée où la neige se fait rares avec des mesures peu utiles pour le ski et les avalanches. Nous avons une série de mesures à Bendolla 2150m depuis les années 1980, sur un carré protégé entretenu par les patrouilleurs de la station. A Sorebois 2500m c’est plus compliqué, j’ai trouvé des rapports journaliers dans des archives que je n’ai jamais entrepris de défricher. Puis un patrouilleur passionné, Jean-Marc de belle mémoire, laissa une série précise dans les années 1990. Je profitais de mon temps sur une installation pour noter l’enneigement dans les années 2000, mais ne revendique l’exactitude que depuis 2010.
Le problème des stations automatiques est simple, elles ne mesurent avec précision que la hauteur totale sur un point précis avec un télémètre laser. La mesure donnée pour 24 heures ne prend pas en compte le tassement du manteau en place, la neige fraîche est largement sous-estimée. Or c’est la neige fraîche qu’on skie et qui provoque le danger d’avalanches ( là je simplifie énormément ). Le tassement est permanent, beaucoup plus marqué sur un substrat frais, pensez qu’avec 633cm de neige tombée l’hiver 2024, la couche n’a jamais excédé 140cm. Seul un froid régulier ralentit le tassement d’une couche fraîche, qui s’écroulera au premiers flocons rajoutés. Nous avons vécu un épisode intéressant le 21 novembre, un front froid actif du nord-ouest succédait à un épisode chaud, il est tombé plus de 30cm quasi uniformément jusqu’en plaine. Au matin du 22 je notais à Zinal 1700m comme Paulon à Grimentz, 30cm de fraîche. Orzival pour une fois n’exagérait pas l’accumulation compensant le tassement, également 30cm. Par contre Tracuit abrité du vent n’indiquait qu’onze misérables centimètres. Evidemment le marketing des stations préfère les chiffres surévalués; une évaluation pifométrique avant d’annoncer les valeurs et moins chronophage que l’entretien et la lecture quotidienne d’une zone de mesures. Dans notre équation avec sa part d’aléatoire, si on bafoue les seules données exactes, on se repose sur une chance souvent généreuse, parfois cruelle, toujours menteuse. CQFD