Le jeudi 17 avril restera dans la mémoire des professionnels de la neige et de la sécurité en Valais central. Après une longue période calme et un printemps précoce, MétéoSuisse confirmait le samedi 12 un changement drastique de régime, avec de précipitations intenses après un épisode de foehn. On annonçait un mètre de cumul pour la région du Simplon avec un probable débordement sur le centre du canton; après un hiver aussi facile et calme on y croyait pas, on y croyait plus. La situation se confirma pendant la semaine, le foehn arriva la nuit du 16. Bien et régulièrement soufflé SSE avec une pointe à 104.4 km/h 155° en début d’épisode. La plus belle rafale de l’année et la troisième d’un hiver qui avait très touristiquement concentré ses tempêtes en début de saison, record à 131.4 km/h le 22 décembre. Dès l’affaiblissement du foehn vers midi le 16 les précipitations dépassèrent la crête sud des Alpes, c’est la situation qui apporte les plus gros cumuls journaliers à Zinal bien que sur plusieurs jours les situations d’ouest soient plus prolifiques. Le 7 avril la neige avait disparu de mon champ de mesures en station, les crocus envahissaient les prés, il restait 50 cm à 2500m.
Le 16 en fin de journée il neigeait dru, les images radar et les modèles ne laissaient plus de doute. Je conseillais à ma compagne de rester en plaine si elle ne voulait pas manquer sa journée de travail du lendemain, précaution inutile les écoles n’ouvrirent pas. Une puissante avalanche dans les Gardes à Bordon ébranla mon mayen des Clautis à 2h30, en consultant l’heure je vis qu’il n’y avait plus de réseau et j’allumais ma radio selon nos procédures, il n’y avait rien à faire que dormir jusqu’au lever du jour. A 6h30 toujours pas de réseau, les pompiers m’informèrent de la situation par radio : les routes étaient coupées dans toute la vallée de même que le réseau électrique, les relais natel n’avaient tenu que quelques heures sur batteries. Une chape de 86 cm de neige lourde avait recouvert Zinal en une nuit, nous étions figés par la ouate froide.
Chef des secours dans la vallée et répondant de l’OCVS à Zinal je devais rejoindre le village; 300m en raquettes avec de la neige jusqu’aux coudes, puis déblayer le véhicule. Heureusement un chasse-neige avait dégagé les principales routes de la station car même mon gros pick-up ne circule pas dans 90cm de fraîche. Pour rejoindre l’habituel rendez-vous en cas de crise à l’office ce fut tout une aventure, presque deux heures à patauger et peler.

Arrivé je retrouve les responsables régionaux, l’électricité est le réseau Swisscom sont rétablis par moments. Toute la région est touchée, le canton à décrété la « situation particulière ». Avantage sécuritaire tout est bloqué, difficile de commettre des imprudence quand ouvrir la porte du chalet est déjà une aventure, aucune voiture de tourisme ne circule, c’est un autre monde. Le principale problème vient des arbres en pleine montée de sève qui n’ont pas supporté le poids de la neige lourde, ils sont tombés sur les routes et pylônes électriques. Tous les villages et hameaux sont bloqués jusqu’en plaine, où quelques 25cm bloquent également la circulation. Il neige encore à fond, des sauveteurs répondent dans tous les villages les habitants ne seront pas seuls en cas de problème, mais il vaut mieux éviter les accidents les évacuations sont totalement impossibles. Les routes sont des mikados géants d’arbres rompus par le poids de la neige, les hélicos ne volent pas. Une situation connue à Zinal et Chandolin, du jamais vu plus bas.
Le réseau électrique et les communications furent assez rapidement rétablis malgré des coupures intermittentes, les routes beaucoup plus lentement devant l’ampleur du travail et les risques résiduels. Tout est resté bloqué le 17, brouillard et neige empêchaient les hélicos de voler. Nous imaginions un retour rapide du soleil vendredi 18, des nappes de brouillard repoussèrent à 11h l’arrivée des premiers hélicoptères qui apportèrent du pain et surtout un chauffeur qualifié pour le trax qui allait dégager le village et les parkings. Les employés des remontées mécaniques préparèrent la station pour le dernier week-end, the show must go on. Pompiers, employés communaux et bûcherons permirent l’ouverture de la route le 18 à 19h45. L’efficacité et l’organisation des services de l’Etat ont été fortement remis en question suite à l’épisode. La vidéo ci-dessous donne une idée de l’ambiance de Zinal au matin du 17 avril.
Pour les belles images, visitez le blog de Claude qui a su prendre le temps de jeter son regard d’artiste sur Zinal. Au bilan les homme s’en sont très bien sortis, par chance pas de problème sanitaire majeur pendant le blocage. Un bras cassé, un respirateur en panne de batterie, des points de suture qui s’infectent, mais rien qui ne pouvait attendre l’arrivée des premiers hélicos. Nous tirerons de l’épisode les leçons qui s’imposent.
Niveau avalanches comme souvent quand la neige tombe très rapidement les fortes pentes se sont purgées spontanément en montagne. Sous 2200m il n’y avait plus de neige la masse est restée collée au terrain, les glissement de toits et les branches rompues se sont révélées plus dangereuses que les coulées. La seule à avoir causé des dégâts s’est déclenchée dans le couloir jouxtant mon mayen, un arole a cédé sous le poids de la neige et déclenché une avalanche qui déferla derrière le restaurant de la Tzoucdana, cassant une solide barrière, l’abri des chèvres puis s’invita dans des dépendances du bâtiment. Sur le domaine skiable, la quantité et le très brusque réchauffement ont très vite rendu le hors-pistes désagréable. Les stations ont pu terminer la saison dans la célébration de Dame la Neige. Au niveau du ski de randonnée, je voyais des groupes s’engager dès le samedi 19 vers la haute montagne ce que je n’aurais pas osé. Au bilan de la saison en Suisse, on a compté 11 décès après ces neiges tardives sur les 21 de l’hiver.
C’est la forêt transformée en mikado qui a payé le plus lourd tribu à l’épisode, avec pour corolaire les chemins de randonnée qui la traversent. On estime à 140’000 m3 le bois mis au sol en Valais par ces intempéries, ce qui équivaut au volume exploité annuellement dans le canton. 15’000 hectares ont été touchés, dont certaines forêts protectrices qui auront désormais du mal à assumer leur fonction. On craint également une prolifération du bostryche sur le bois mort, qui pourrait ensuite s’attaquer aux arbres sains. Pour contrer le problème, les projets de coupe habituels sont repoussés et environ 10 millions supplémentaires alloués aux services forestier pour dégager le bois tombé. Consolation, les arbres morts sur pied suite aux sécheresses, en particulier celle de l’été 2023, sont tombés, on ne les voit plus. Beaucoup de chemins de randonnée secondaires n’ont pas été ouverts cet été, pour certains tronçons ce fut la catastrophe de trop.
Notre vallée subit une pression énorme, les catastrophes s’enchaînent, et nous n’avons qu’un remède : le pétrole. C’est un déferlement de camions et de pelles mécaniques pour refaire nos routes et chemins, consolider les berges des rivières, vider les digues. Même l’écologie ne se fait qu’à coup de machines pour faire là un lac, ici un marais, un joli bisse comme autrefois.
Et quand la nature se révolte et détruit nos « compensations écologiques » on recommence avec plus de camions et de pelles. Nous utilisons l’abondance d’énergie pour compenser les dégâts climatiques nés de la surconsommation d’énergie, parce que nous en avons, et ne savons pas quoi faire d’autre sans toucher la sacro-sainte économie.
Cette dernière est localement boostée par les catastrophe, les aides et subventions tombent, les entrepreneurs se régalent. Pour la forêt il a fallu prioritairement dégager le lit des torrents pour que l’eau s’écoule librement, puis dégager le bois tombé pour éviter les maladies et la prolifération du bostryche. Pour aider les bûcherons, des hélicos dont un Bell 205 ont tourné tout l’été, égayant la vallée de leurs incessants murmures. Des milliers de litres de kérosène, plus de 300 par heure pour ce mulet des airs conçu dans les années 1960. Guérir le mal par le mal, le principe de l’homéopathie. Je prône l’abstinence.
Dix jours plus tard il ne restait rien de cette neige sous 2000m, sa plus lente fonte en haute montagne a alimenté les sources pendant un été à nouveau beaucoup trop sec. Ces 110 mm d’eau traduits par 120 cm de neige à 2500m ont sauvé les statistiques d’un hiver déficitaire. Article « Bilan des fortes précipitations dans les Alpes » sur le blog de MétéoSuisse. Et nouveauté parmi les publications MétéoSuisse une « Etat du climat pour le semestre d’hiver », ce qui colle bien avec ma manière de séparer mes publications en deux semestres.